Préface à « Fuck work! » de James Livingston

La préface que Paul Jorion a écrite pour l’édition française du livre Fuck work! précédemment évoqué est désormais librement accessible.

On aurait pu imaginer que dans le processus historique de mécanisation qu’a connu le genre humain, qui s’étage du silex taillé à l’Intelligence Artificielle, le bénéfice global de cette évolution aurait été partagé équitablement entre tous. Je ne vous apprends rien quand je vous dis qu’il n’en a rien été : si le travail de la machine bénéficie à son propriétaire, celui qui a perdu son emploi parce qu’un robot, un logiciel ou un algorithme serti dans un objet de l’environnement quotidien, a pris sa place, est à partir de là livré à lui-même, chargé de se retrouver un autre emploi dans un secteur où le travail humain n’a pas encore été remplacé par celui de la machine. Pour le salarié, la machine n’a donc jamais été un allié mais, comme le souligne très justement ici Livingston à la suite de Lafargue, un rival. Et aujourd’hui elle se révèle meilleure quand elle accomplit un nombre croissant de tâches : plus rapide de beaucoup, plus fiable et bien moins onéreuse.

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Livingston, on le verra, relève l’unanimisme, de la droite à la gauche, en faveur du plein emploi, engouement qui demeure imperturbable, et ceci malgré l’évolution récente de la donne. Prétendre aujourd’hui que rien n’a changé, que tout est comme avant sur le marché de travail, et que l’on peut toujours espérer réaliser le plein emploi qui demeurerait une option envisageable, découle dans le meilleur des cas de la naïveté fondée sur le présupposé d’un ordre immuable, telle qu’on la trouve parfois exprimée par des syndicalistes pour qui « l’univers du travail » est à jamais coulé dans l’airain, et dans le pire des cas, de la mauvaise foi de celui aux yeux de qui la question de l’emploi ne mérite plus d’être prise au sérieux car elle s’assimile désormais à une simple question de maintien de l’ordre : que faire de tous ceux qui ont déjà perdu leur emploi ou qui le perdront bientôt et qui n’en retrouveront jamais d’autre ?

[…]

Livingston rappelle, vous verrez, que l’idée d’un revenu universel de base n’est pas récente. Dès 1964, une lettre ouverte au président des États-Unis, rédigée par l’influente Students for a Democratic Society soulignait qu’« il est essentiel de reconnaître que le lien traditionnel entre emplois et revenus est cassé ». L’accent était mis par ses auteurs sur le fait que seule une économie de guerre autorisait encore le plein emploi. Deux ans plus tard, en 1966, la National Commission on Technology, Automation and Economic Progress nommée par Lyndon Johnson écrivait dans son rapport : « Nous suggérons que le Congrès étudie sérieusement une « allocation de revenu minimum » ou un « impôt sur le revenu négatif » », lequel signifie qu’au lieu de se contenter d’exempter de l’impôt les ménages dont les revenus n’atteignent pas un certain niveau, ceux qui se trouvent sous la barre bénéficient d’une allocation compensatoire.

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Illustration : CC0 Aaron Burden.