En Ontario, l’arrêt brutal de l’expérimentation du revenu garanti fait des vagues

Le projet‐pilote de reve­nu garan­ti en Ontario a été stop­pé deux ans avant son terme, sus­ci­tant la réac­tion de cher­cheurs et conseillers du pro­jet.

Le 31 juillet, le gou­ver­ne­ment onta­rien récem­ment élu issu du Parti progressiste‐conservateur du Canada (PC), annon­çait la fin de l’expérimentation en cours d’un reve­nu garan­ti dans la pro­vince. Reniant au pas­sage la pro­messe faite lors de la cam­pagne de mener le pro­jet à son terme.

L’annonce subite a entraî­né la colère de nom­breux poli­tiques, d’associations lut­tant contre la pau­vre­té, et même de participant·es à l’expérimentation. Mais Lisa MacLeod (Ministre des ser­vices à l’enfance et des ser­vices sociaux et com­mu­nau­taires), qui a fait l’annonce lors d’une confé­rence de presse, n’a rien concé­dé. Pour elle, par­ler de pro­messe non tenue est une « fausse nou­velle » puisque le par­ti n’a jamais men­tion­né dans son pro­gramme le main­tien de l’étude-pilote. Mais ses décla­ra­tions n’ont pas convain­cu tout le monde et certain·es se battent pour sau­ver le pro­jet.

Parmi celles et ceux qui s’expriment contre la déci­sion du PC figurent des proches de l’étude-pilote, comme les conseillers Hugh Segal et Kwame McKenzie, ain­si qu’un cher­cheur qui a pré­fé­ré res­ter ano­nyme.

Un rapporteur du projet très remonté

Hugh Segal

Le gou­ver­ne­ment libé­ral du Canada avait nom­mé comme rap­por­teur Hugh Segal, ancien séna­teur du Parti conser­va­teur, au début du pro­jet. Il avait alors cha­peau­té un rap­port qui a ensuite ser­vi de cadre à l’expérimentation.

Lorsque MacLeod a annon­cé la fin pré­ma­tu­rée du pro­jet, Segal a publié en réponse un édi­to­rial viru­lent dans le Globe and Mail, où il met en avant l’injustice faite aux actuel·le·s béné­fi­ciaires : « Ces gens ont cru à la pro­messe qu’ils ne pâti­raient pas de par­ti­ci­per à cette expé­ri­men­ta­tion. Ils ont été dupés. »

« Lorsqu’un par­ti poli­tique donne sa parole — Comme Patrick Brown (alors lea­der de l’opposition) l’a fait en 2016, comme Doug Ford (lea­der du PC) l’a réité­ré à tra­vers son porte‐parole lors de la cam­pagne de 2018 — de lais­ser l’étude-pilote se dérou­ler avant d’en tirer les consé­quences […], les participant·es en tiennent compte. »

Segal s’est aus­si atta­qué à l’argument du coût de l’expérimentation, avan­cé par MacLeod et le PC : « s’intéresser à la balance bud­gé­taire est per­ti­nent, mais hon­nê­te­ment, c’est sim­pliste. On sait que la pau­vre­té a une influence néga­tive directe sur la san­té, l’accès aux soins, l’éducation, les addic­tions et les démê­lés avec la police. Tout cela coûte des mil­liards à l’Ontario, chaque année. »

En fai­sant le lien avec la volon­té affi­chée du Premier Ministre de mettre fin à « l’hospitalisation de cou­loir » (lorsque le manque dras­tique de moyens contraint à soi­gner les gens dans les cou­loirs des hôpi­taux), Segal avance qu’un reve­nu garan­ti pour­rait réduire le besoin de soins car les per­sonnes à faible reve­nus pour­raient « man­ger mieux, avoir une vie plus saine et pro­gres­ser sur les plans pro­fes­sion­nel, édu­ca­tif et fami­lial ». Il se désole qu› « on ne sau­ra jamais » si la mesure aurait bien eu ces effets posi­tifs atten­dus.

Un docteur inquiet

Dr. Kwame McKenzie

Le doc­teur Kwame McKenzie, psy­chiatre et PDG du Wellesley Institute avait été nom­mé conseiller spé­cial auprès de l’étude-pilote par le pré­cé­dent gou­ver­ne­ment d’Ontario. Il est, comme Segal, inquiet des consé­quences pour les béné­fi­ciaires de l’arrêt du pro­jet. Le pre­mier août, après l’annonce de la fin de l’expérimentation, il a décla­ré s’être « levé ce matin très inquiet des effets sur la san­té des participant·es. C’est une situa­tion à haut risque ».

McKenzie a réité­ré son inquié­tude auprès de CBC Radio, insis­tant sur « la période stres­sante et dif­fi­cile » vécue par les béné­fi­ciaires, ce qui pour­rait avoir des consé­quences sur leur san­té. Il a mis en avant le fait que de nom­breuses per­sonnes avaient « mis en route des pro­jets d’envergure », pen­sant qu’elles béné­fi­cie­raient trois ans durant d’un reve­nu garan­ti. Selon lui, ces per­sonnes ont aujourd’hui besoin de sou­tien finan­cier (il recom­mande l’arrêt pro­gres­sif du dis­po­si­tif sur au moins un an) mais éga­le­ment de conseils afin de se pro­je­ter pour l’avenir.

Rejoignant ici aus­si Segal, Kwame McKenzie pense qu’un reve­nu garan­ti pour­rait aider le PC à réa­li­ser cer­tains points de son pro­gramme. Notamment amé­lio­rer les condi­tions de tra­vail pour les plus bas salaires. Lorsqu’on lui demande son avis sur la poli­tique de pro­tec­tion sociale de MacLeod, basée sur l’emploi, McKenzie recon­naît que « des emplois de qua­li­té ont un effet très posi­tif sur la san­té » tout en poin­tant que des emplois pré­caires ont, eux, un effet sani­taire géné­ra­le­ment néga­tif. Il pour­suit en avan­çant qu’un reve­nu garan­ti aurait pu être un moyen effi­cace de pro­gres­ser dans ce domaine, se lamen­tant que « désor­mais, on se sau­ra pas ce qu’il serait adve­nu ».

Un chercheur déçu

Un autre cher­cheur de l’équipe scien­ti­fique du pro­jet s’est expri­mé ano­ny­me­ment auprès de CBC. Il réfute caté­go­ri­que­ment l’opinion de MacLeod, selon laquelle l’étude-pilote ne don­nait rien : « Il est impos­sible qu’on leur ait dit que l’expérimentation n’avait pas d’effet posi­tif. Nous n’avons tout sim­ple­ment pas encore assez de don­nées pour savoir si ça fonc­tionne ou pas. »

Le cher­cheur a recon­nu que des béné­fi­ciaires s’étaient indi­vi­duel­le­ment exprimé·es dans les médias en qua­li­fiant l’expérience de « très posi­tive », mais il a sou­li­gné que ces témoi­gnages ne sont pas géné­ra­li­sables : « le but du sui­vi de l’expérimentation était jus­te­ment de se déta­cher de ces décla­ra­tions indi­vi­duelles et d’analyser scien­ti­fi­que­ment les résul­tats dans leur ensemble. »

Si l’expérimentation avait été menée à terme, le groupe de recherche aurait éva­lué l’effet du reve­nu garan­ti dans de nom­breux domaines, comme la sécu­ri­té ali­men­taire, le stress, le recours aux soins, l’accès au loge­ment, l’éducation, et l’accès à l’emploi notam­ment. En ana­ly­sant les résul­tats four­nis par les 4 000 béné­fi­ciaires du dis­po­si­tif et en les com­pa­rant au groupe de contrôle.

Les résul­tats publics de l’étude-pilote étaient atten­dus cou­rant 2020.


Traduction d’un article de Kate McFarland ini­tia­le­ment publié sur Basic Income News.

Illustration : CC BYNCND 2.0 Jeff S. PhotoArt.

2 réponses à “En Ontario, l’arrêt brutal de l’expérimentation du revenu garanti fait des vagues”

  1. […] En Ontario, l’arrêt bru­tal de l’expérimentation du reve­nu garan­ti fait des vagues Universal basic income hasn’t made me rich. But my life is more enri­ching | Tuomas Muraja […]

    Répondre

  2. Comique, vous aurez noté l’absence d’argument objec­tif avan­cé contre le main­tien du pro­jet. Et l’argument de Mme McLeod est pour le moins fal­la­cieux, car le fait de ne pas men­tion­ner de pour­suivre un pro­jet, ne signi­fie pas qu’on men­tionne qu’on y est hos­tile. On peut d’ailleurs pous­ser ce rai­son­ne­ment débile jusqu’à l’absurde ; si un par­ti ne dit rien sur le sys­tème de retraites par répar­ti­tion par exemple, va‐t‐on consi­dé­rer qu’il est contre le sys­tème de retraites ?

    Je crois qu’en défi­ni­tive les rai­sons de fond de l’arrêt sont clien­té­listes et élec­to­ra­listes ; on ne veut pas prendre trop de risques, et il faut bien flat­ter un cer­tain élec­to­rat conser­va­teur qui veut main­te­nir le sys­tème tra­vailliste. Et il est vrai que dans un sys­tème de reve­nu de base, il n’y a plus de dis­cri­mi­na­tion, donc plus de seg­men­ta­tion pos­sible de la popu­la­tion. Pour les dif­fé­rents par­tis poli­tiques, qui ont pris l’habitude de se répar­tir des clien­tèles à satis­faire à court‐terme pour se faire réélire, l’idée même d’un reve­nu qui soit attri­bué à tous, fasse recu­ler la misère et éman­cipe les gens du travail‐aliénation, change com­plè­te­ment la donne.

    La véri­té est que si les pro­blèmes de fond étaient réglés, à leurs racines, et bien nos hommes poli­tiques s’ennuieraient beau­coup ou seraient obli­gés d’élever la réflexion à long‐terme. Un chan­ge­ment radi­cal de para­digme en somme, qui fait peur aux élites actuelles.

    Répondre

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.