Comment le revenu universel est devenu de gauche

Un article de Marc‐Antoine Sabaté pour AOC Media ana­lyse la pro­gres­sion de l’idée de reve­nu uni­ver­sel au sein de la famille poli­tique social‐démocrate, et les contra­dic­tions des actuels pro­jets d’expérimentation avec les valeurs de la gauche.

S’il y a donc de mul­tiples manières d’envisager l’inconfort socia­liste à l’égard du reve­nu uni­ver­sel, le cœur du pro­blème peut sans doute être résu­mé ain­si : son incon­di­tion­na­li­té serait incom­pa­tible avec une théo­rie du social où la divi­sion du tra­vail est, de fait, ce qui donne consis­tance à la socié­té, forme sa soli­da­ri­té orga­nique et où, par consé­quent, les droits ne peuvent être fon­dés que sur les posi­tions que les indi­vi­dus y occupent, afin d’assurer à chacun.e une éman­ci­pa­tion dans l’intégration.

Que pen­ser, dès lors, de la pro­po­si­tion actuel­le­ment por­tée à gauche ? Lesdits pro­mo­teurs d’une expé­ri­men­ta­tion locale listent six objec­tifs : « résor­ber la grande pau­vre­té et assu­rer un niveau de vie mini­mal » ; « réduire le non‐recours aux pres­ta­tions sociales » ; « favo­ri­ser l’autonomie du pro­jet de vie » ; « réduire la stig­ma­ti­sa­tion » ; « sim­pli­fier le sys­tème social » ; « faci­li­ter le retour à l’emploi ».

On retrouve ici quelques‐uns des argu­ments consa­crés. Qu’en est‐il cepen­dant de la réduc­tion des inéga­li­tés ou de la redis­tri­bu­tion des richesses ? Suffit‐il par ailleurs de sug­gé­rer qu’il faci­li­te­rait le retour à l’emploi pour le rendre com­pa­tible avec une défense soli­da­riste de l’aide sociale ? Rien n’est moins sûr, tant cet argu­ment repose sur une per­cep­tion indi­vi­dua­li­sée des causes du chô­mage. Il ne s’agit certes pas de dénon­cer des chô­meurs irres­pon­sables, refu­sant de se remettre au tra­vail. Mais la logique n’est pas dif­fé­rente, l’argument est sim­ple­ment pris dans l’autre sens : au‐delà du manque struc­tu­rel d’emplois, le chô­mage est dû à un ensemble de dés­in­ci­tants éco­no­miques. Il faut rendre le tra­vail payant.

Et il reste donc là l’intuition que c’est indi­vi­duel­le­ment, en s’appuyant sur ce socle incon­di­tion­nel, que les chô­meurs pour­ront se redi­ri­ger vers l’emploi. On per­çoit bien‐sûr l’attrait d’une telle approche : rien ne semble plus insup­por­table que l’idée de ne pas pou­voir déci­der, pour soi‐même, du sens que l’on entend don­ner à son exis­tence et des moyens à mettre en œuvre pour y par­ve­nir. Le dan­ger est pour­tant d’oublier les condi­tions sociales de l’exercice de cette liberté‐responsabilité. C’est pour­quoi la reven­di­ca­tion d’un reve­nu uni­ver­sel ne devrait pas être dis­so­ciée de celle d’un accom­pa­gne­ment des per­sonnes sans emploi. Accompagnement que les éco­no­mies de contrôle social liées à sa mise en place pour­raient d’ailleurs per­mettre de repen­ser.

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Illustration : © AOC Media.

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