Renaud Lambert : Pourquoi la panne en Amérique latine ?

Entretien avec Renaud Lambert, rédac­teur en chef adjoint au Monde diplo­ma­tique.

NB : ce qui suit est une trans­crip­tion de la vidéo réa­li­sée par Laura Touchet pour Mémoire des luttes et libre­ment visible en ligne, adap­tée pour une lec­ture plus confor­table. Des trans­for­ma­tions mineures ont été appor­tées en ten­tant de conser­ver le sens du dis­cours. Pour toute ques­tion ou remarque, me contac­ter.

L’Amérique latine est‐elle toujours un laboratoire ? Si oui, de quoi ?

On a pré­sen­té l’Amérique latine comme un labo­ra­toire au début des années 2000, notam­ment en Europe, pour une rai­son assez simple : à cette époque‐là la gauche euro­péenne ren­con­trait des dif­fi­cul­tés. La pre­mière étant que bien qu’au pou­voir dans la plu­part des pays euro­péens, la gauche nous expli­quait que l’État ne peut pas tout. Le gou­ver­ne­ment de Lionel Jospin en France a pri­va­ti­sé davan­tage que tout autre gou­ver­ne­ment dans l’histoire de France et donc à ce moment‐là où on nous expli­quait du côté euro­péen qu’il n’y avait pas d’autre poli­tique pos­sible, des gou­ver­ne­ments latino‐américain cher­chaient à sor­tir de l’ornière néo­li­bé­rale. Donc évi­dem­ment, pour la gauche euro­péenne, l’Amérique latine a consti­tué un labo­ra­toire.

Depuis quelques années, je dirais depuis 2012 envi­ron, les choses vont beau­coup plus mal pour l’Amérique latine mais elle demeure un labo­ra­toire. C’est-à-dire que pour la gauche euro­péenne qui s’intéresse au pro­ces­sus de trans­for­ma­tion sociale, regar­der l’Amérique latine a tout un sens lorsque la région enre­gistre des résul­tats, sur le plan social, sur le plan éco­no­mique, sur le plan stra­té­gique… Mais s’intéresser à l’Amérique latine lorsqu’elle ren­contre des dif­fi­cul­tés demeure une source d’inspiration, de réflexion cru­ciale. Donc je pense que l’Amérique latine actuel­le­ment en peine, confron­tée une crise crise éco­no­mique et à des crises poli­tiques, doit encore sus­ci­ter et moti­ver notre inté­rêt.

Quelles sont les raisons des difficultés de la gauche dans la région ?

Les dif­fi­cul­tés que ren­contre l’Amérique latine peuvent être à mon avis divi­sées en deux caté­go­ries.

La pre­mière caté­go­rie concerne le méca­nisme de la démo­cra­tie. On peine par­fois à s’en sou­ve­nir mais il est assez récent pour la gauche latino‐américaine de se dire que la trans­for­ma­tion sociale peut pas­ser par les urnes. La plu­part des diri­geants au pou­voir à l’heure actuelle, que l’on songe à Dilma Rousseff (pré­si­dente du bré­sil), à Álvaro García Linera (vice‐président de la Bolivie), à « Pepe » Mujica (ancien pré­sident de l’Uruguay) et tout un tas d’autres… Tous ces gens ont à un moment don­né mili­té dans des gué­rillas, œuvré à une stra­té­gie de prise du pou­voir en pre­nant les armes. Aujourd’hui ils font un pari dif­fé­rent, en grande par­tie parce qu’ils se sont ren­du compte que la pre­mière stra­té­gie ne fonc­tion­nait pas. Ils se disent que la voie démo­cra­tique offre davan­tage de chances, non seule­ment peut‐être d’arriver à la révo­lu­tion, au socia­lisme ; mais sur­tout de res­ter en vie au moment où les choses se mettent en mou­ve­ment. Ils choi­sissent donc la voix des urnes.

Mais cette voie est jon­chée d’obstacles et ceux que ren­contre la gauche latino‐américaine sont des obs­tacles que la gauche connaît depuis très long­temps. Quels sont‐ils ? Tout d’abord, dès lors que la popu­la­tion n’est pas tota­le­ment révo­lu­tion­naire et ne sou­haite pas du jour au len­de­main œuvrer à la trans­for­ma­tion radi­cale de la socié­té, il faut pour par­ve­nir au pou­voir mettre en place des coa­li­tions de per­sonnes qui sont plus ou moins mobi­li­sées, plus ou moins radi­cales.

Le deuxième obs­tacle c’est lorsque vous êtes à la tête d’un par­ti poli­tique ou d’un mou­ve­ment social et que vous êtes élu. Vous par­ve­nez au pou­voir et il faut alors peu­pler les minis­tères et les admi­nis­tra­tions. Or vos forces sont en géné­ral assez faibles et donc vous avez une déper­di­tion de forces d’organisation au pro­fit des struc­tures admi­nis­tra­tives, qui induit que le par­ti qui vous a por­té au pou­voir est la prin­ci­pale vic­time de votre acces­sion.

Troisième pro­blème, la démo­cra­tie a tout un tas de ver­tus mais elle a aus­si un gros défaut : elle impose de remettre son man­dat en cause de temps en temps. Or le rythme démo­cra­tique, la suc­ces­sion des scru­tins n’est pas du tout le rythme de la mise en œuvre des réformes. Il arrive qu’on soit contrait de mener une cam­pagne avant d’avoir pu faire la démons­tra­tion du bien‐fondé de la stra­té­gie qu’on sou­hai­tait mettre en œuvre. Et l’on pour­rait conti­nuer ain­si sur les dif­fi­cul­tés que pré­sente ce choix, ver­tueux je le pré­cise, de la voie démo­cra­tique.

Mais j’en viens main­te­nant à la deuxième grande caté­go­rie de dif­fi­cul­tés que ren­contre la gauche latino‐américaine, et qui à mon sens mettent en lumière toutes les autres. Ce sont des dif­fi­cul­tés d’ordre éco­no­mique. Qu’observe-t-on à l’heure actuelle ? Les éco­no­mies latino‐américaines connaissent une stag­na­tion pour les plus vaillantes d’entre elles, et une réces­sion pour d’autres comme le Brésil ou bien le Venezuela où l’on s’attend à connaître une réces­sion d’environ 8 %, avec un taux d’inflation qui dépas­se­rait 200 % pour l’année en cours et pour­rait bien­tôt s’élever jusqu’à 700 %.

Alors évi­dem­ment la ques­tion immé­diate est : d’où vient cette dif­fi­cul­té éco­no­mique ? Principalement du ralen­tis­se­ment chi­nois, donc du ralen­tis­se­ment d’une demande en matières pre­mières qui avait por­té l’activité dans cette région. Ce qui conduit à l’observation d’un para­doxe : il fau­drait qu’un pays à l’autre bout de la pla­nète (la Chine) connaisse une crois­sance forte, pour que des pays latino‐américains puissent mettre en œuvre des pro­grammes sociaux et leurs ambi­tions de trans­for­ma­tion de la socié­té.

On a donc là un phé­no­mène de grande dépen­dance de la région latino‐américaine à des moteurs de crois­sance qui se trouvent ailleurs. Ce phé­no­mène est aus­si vieux que l’insertion de l’Amérique latine dans le sys­tème de l’économie-monde puisqu’au moment de la colo­ni­sa­tion l’Amérique latine a été relé­guée au rôle de pro­duc­teur de matières pre­mières. On lui a inter­dit, par­fois à la force des baïon­nettes, de pro­duire elle‐même les biens trans­for­més et de déve­lop­per un sec­teur indus­triel. Elle se trouve donc dans une situa­tion de dépen­dance éco­no­mique.

Les diri­geants latino‐américains connais­saient la situa­tion avant d’arriver au pou­voir, ils ont donc essayé de déve­lop­per l’industrie, de déve­lop­per ces sec­teurs qui pro­duisent de l’emploi et qui per­mettent de se pré­mu­nir contre les chocs éco­no­miques qui bous­culent d’autres régions du monde. Mais ils ont eu beau­coup de mal à le faire, et ce pour deux rai­sons.

Premièrement, leur stra­té­gie de réin­dus­tria­li­sa­tion des éco­no­mies repo­sait sur l’idée que l’on pou­vait divi­ser le patro­nat en deux grand groupes. Le patro­nat indus­triel d’un côté, pro­duc­teur d’emploi, par­fois natio­na­liste, avec une concep­tion d’un pro­jet natio­nal propre, qu’il fal­lait aider à se déve­lop­per. Et puis de l’autre côté un patro­nat finan­cier ouvert à l’étranger. Or depuis la mon­dia­li­sa­tion et la finan­cia­ri­sa­tion des éco­no­mies, la fron­tière entre patro­nat indus­triel et patro­nat finan­cier a lar­ge­ment dis­pa­ru. Pour le patro­nat à voca­tion indus­trielle au Venezuela, il est plus inté­res­sant d’investir sur des pro­duits finan­ciers et de spé­cu­ler sur la valeur de la mon­naie que d’investir dans des machines‐outils et l’appareil de pro­duc­tion. Au Brésil il en va exac­te­ment de la même façon : les indus­triels sont beau­coup plus inté­res­sés par le ren­de­ment que leur offrent des pro­duits finan­ciers que par celui, beau­coup plus faible, des inves­tis­se­ments pro­duc­tifs. C’est la pre­mière dif­fi­cul­té.

La seconde, qui semble une évi­dence mais dont il faut mesu­rer la por­tée, est tout sim­ple­ment que le patro­nat ne fait jamais preuve d’une grande bien­veillance à l’égard de la gauche. Et donc lorsque la gauche l’invite à faire un effort, à essayer de déve­lop­per l’appareil pro­duc­tif, de par­ti­ci­per à ce pro­jet natio­nal… Rien ne contraint le patro­nat à jouer le jeu. En géné­ral il ne le joue pas, et là on se retrouve face à une inter­ro­ga­tion dif­fi­cile. Pour une force démo­cra­tique ayant accé­dé au pou­voir par les urnes, quels sont les leviers dis­po­nibles pour inci­ter, par­fois un peu for­te­ment, des acteurs éco­no­miques à bien vou­loir jouer le jeu auquel ils sont invi­tés ? C’est une par­tie dif­fi­cile et qui me semble avoir été per­due dans les deux pays pré­ci­tés, le Brésil et le Venezuela.

Comment dépasser ces difficultés ?

De manière géné­rale, le pari de la gauche latino‐américaine a été de dire qu’il était pos­sible d’œuvrer à une trans­for­ma­tion pro­gres­sive de la socié­té qui béné­fi­cie à tout le monde. Ce pari avait tout un tas de ver­tus, notam­ment dans sa capa­ci­té à agglo­mé­rer des forces qui per­met­taient de conso­li­der une base élec­to­rale impor­tante.

Il a été ren­du pos­sible par un contexte géo­po­li­tique par­ti­cu­lier, voyant des richesses impor­tantes se déver­ser sur la région, notam­ment à tra­vers la consom­ma­tion chi­noise en matières pre­mières. Ce contexte a per­mis à la fois d’augmenter les reve­nus des oli­garques agri­coles (puisque leur pro­duc­tion trou­vait des débou­chés), d’augmenter la pro­duc­tion des indus­triels locaux (puisque le mar­ché interne était déve­lop­pé), d’augmenter les béné­fices du sec­teur finan­cier (puisque l’économie tour­nait à plein) et évi­dem­ment d’améliorer les condi­tions de vie de la popu­la­tion.

Dans un contexte comme celui que nous connais­sons à l’heure actuelle, où la demande chi­noise est beau­coup moins impor­tante, où l’activité éco­no­mique est moins impor­tante, pour conti­nuer à œuvrer en faveur des condi­tions de vie de la popu­la­tion il faut trou­ver de nou­velles sources de richesses. Elles ne viennent plus de l’étranger, de la consom­ma­tion chi­noise, elles doivent donc venir d’autres lieux dans l’économie.

Ces lieux sont fort bien connus : le prin­ci­pal est la fis­ca­li­té, l’impôt deman­dé aux entre­prises ou bien aux grandes for­tunes. Or, pour obte­nir des grandes for­tunes bré­si­liennes, véné­zué­liennes, ou latino‐américaines en géné­ral, qu’elles concèdent de ver­ser des impôts consé­quents (ce qui n’est pas du tout le cas actuel­le­ment), il faut pou­voir enga­ger un bras de fer impor­tant, violent sur le plan social. La dif­fi­cul­té pour la gauche latino‐américaine à l’heure actuelle est qu’elle s’est elle‐même affai­blie par sa stra­té­gie anté­rieure de conflit mini­mum et a per­du une grande par­tie de ses bases sociales. Ces mêmes bases qu’il aurait fal­lu pou­voir mobi­li­ser pour enga­ger un bras de fer visant à trans­for­mer de façon struc­tu­relle les éco­no­mies et pro­duire les richesses néces­saires pour pour­suivre le tra­vail de trans­for­ma­tion sociale.


Réalisation & mon­tage : Laura Touchet

Illustration : Mémoire des luttes